Publié le 25 janvier 2012
"La nostalgie de l'avenir, d'après La Mouette d'Anton Tchekhov" est l'oeuvre de Myriam Saduis, qui l'assume pleinement et la porte elle-même à la scène. Ce qui l'a accroché particulièrement n'est pas tant le personnage de Nina-la Mouette que le suicide de son jeune amoureux. Ce thème va hanter la pièce de bout en bout.

Une très bonne idée de base : on commence par la fin, juste après le coup de feu fatal, le suicide du jeune héros. Et l'on va s'attacher ensuite à comprendre ses tourments, les raisons de ceux-ci, les réactions et responsabilités de son entourage, dont son rapport oedipien avec sa mère, Arkadina-Irina/Florence Hebbelynck, où ils rejoueront une scène d'"Hamlet", Shakespeare à l'appui. Une analyse de psy, un parti-pris osé d'adaptatrice-metteure en scène. Et l'ensemble tient fort bien la route (une route peu longue toutefois : deux heures non stop).

Dans un lieu indéfini -"Emmenez Irina n'importe où", dixit Tchekhov -  avec des personnages aux simples prénoms, parfois transformés : Constantin Treplev rebaptisé Kostia/Pierre Verplanken, nous sommes dans l'"ici et maintenant" d'une famille... un peu particulière tout de même, puisque aisée, éclatée, passionnée, artiste.

Dans cet "espace mental" voulu par la metteure en scène, on peut fredonner en anglais"You and me and me and you" comme en français"la recette de l'Amour fou"(!) de Gainsbourg, et on peut s'éclater, ou minauder, en s'essayant à des pas de danse sur du Nick Drake.
On peut évoquer des soucis modernes (le jeunisme à tout prix : Viagra, Botox) ou de tous les temps (le besoin de reconnaissance, la célébrité à la Trigorine-Boris/François Demoulin). On peut citer, et discuter autour de, personnages du monde artistique actuel comme, et entre autres, Valère Novarina ("Lettre aux acteurs/Pour Louis de Funès") - un des thèmes abordés par Tchékhov s'y prêtant : l'éternelle "lutte entre anciens et modernes", illustrée par les oppositions la mère-le fils, Irina-Kostia et les deux rivaux, Kostia-Boris -.

La tonalité générale sera fondée sur une citation de Tchékhov :"il faut représenter la vie non pas telle qu'elle est, non pas telle qu'elle devrait être, mais telle qu'elle apparait dans les rêves".

Dans un décor sobre aux parois translucides indispensables pour créer les effets oniriques, on retrouve encore les projections de vidéos, l'ordinateur (celui du défunt et ses révélations), le carré central (rempli de matières diverses suivant les intentions des scénographes) fait de sciure jaune cette fois (pétales pour figurer une campagne emprisonnante ?), que des tissus divers plus ou moins précieux viendront périodiquement balayer (pour figurer le statut des différents personnages ? ou leur appropriation du lieu ?) avant qu'il ne se présente en négatif, en carré noir (pour l'absence de Kostia ? ou le retour à l'Harmonie universelle, ou plutôt au Néant absolu ?). On le voit, le spectacle est riche en ouverture et questionnements.

Variations autour d'un modèle tchekhovien

Cette saison 2011-2012, voit donc encore une Mouette revisitée -  mais pas à la joyeuse et iconoclaste manière brésilienne d'Enrique Diaz ("La Mouette-Seagull play": voir écho sur le site) - c'est un Tchekhov-Vitez comme une boîte de Lego renversée. Déconstruction-reconstruction avec apports de matériaux étrangers : Fernando Pessoa, Philip Roth... et tri-élimination de texte et de personnages, d'où certaines de leurs motivations, ou leur simple présence (Dorn/Fabrice Dupuy), qui resteront obscures pour le spectateur trop ignorant de l'oeuvre initiale.

Il y a bien une mouette - un des rares accessoires, et il est sanguinolent et peu prestigieux - il y a bien un personnage connu, reconnu, Nina/Aline Mahaux, et il y a les autres personnages, six rescapés sur les treize de la distribution d'origine, ce qui met un frein à la ronde des X qui aime Y qui aime Z, qui aime... L'un des six aura même changé de sexe : un frère devenant une soeur, baptisée Petra/Tessa Volkine.

Tous les acteurs jouent à fond de sentiments exacerbés et sont dès lors tout à fait crédibles dans ce parti-pris volontariste où l'on oublie un peu le détachement ironique de Tchékhov, mais où l'on salue le travail de patients entrelacs, dissection et tissage de la conceptrice de ce projet original, Myriiam Saduis, dont on avait apprécié "Affaire d'âme" (voir écho sur le site). On sera dorénavant attentifs à une oeuvre personnelle à part entière - pourquoi pas - puisqu'elle excelle autant dans la (ré)écriture que dans la mise en scène.

Suzane VANINA, Bruxelles

La Nostalgie de l'Avenir
Bruxelles - Belgique Du 10/01/2012 au 21/01/2012 à Du Ma au Sa : 20 h 30 - Les Me : 19 h 30 Théâtre Océan Nord Rue Vandeweyer 63/65, Bruxelles Téléphone : 022429689. Site du théâtre Réserver  

La Nostalgie de l'Avenir

de Myriam Saduis

Comédie dramatique Théâtre
Mise en scène : Myriam Saduis assistée de Murielle Texier
 
Avec : François Demoulin, Fabrice Dupuy, Florence Hebbelynck, Aline Mahaux, Pierre Verplancken, Tessa Volkine

D'après "La Mouette" d'Anton Tchekhov dans la traduction française d'Antoine Vitez et avec des textes additionnels de : Fernando Pessoa ("Le Livre de l'Intranquillité", éditions Bourgois), de Béatrice Picon-Vallin ("Meyerhold", CNRS éditions), de Philip Roth ("La Tache", éditions Gallimard) et d'une interview de Marylin Monroe..

Scénographie : Anne Buguet assistée de Lucile Urbani

Vidéos : Joachim Thôme

Lumière : Xavier Lauwers

Son : Brice Cannavo

Conseiller musical : Jean-Luc Plouvier

Mouvements : Vincent Dunoyer

Costumes : Olga Mathey - Coiffures : Anna Pagel

Régie : Aurore Boissens, Nicolas Sanchez

 

 

Durée : 2 h Photo : © Serge Gutwirth  

Coproduction (et accueil en résidence) : Théâtre Océan Nord, Bruxelles/Myriam Saduis

Avec l'aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles-Service du Théâtre