Un canular médiatisé peut courir le risque d'avatars divers. Des "on-dit", aussi, qui sont pourtant, parait-il, "des mots que l'on n'a jamais dits" (Chaplain). Avec "Invasion" on verra comment, à partir d'une blague locale de collégiens, se construit peu à peu un personnage de légende, une menace torroriste, l'Insécurité mondiale... un Abulkasem de chair et d'os provoquant une réaction plus générale.
D'abord, rien qu'un petit délire local qui a commencé lors d'une sorte de "matinée scolaire" barbante -"un truc de ouf" qui était "grave naze"- où étaient représentés les exploits d'un personnage historique. Chahutée et raillée par les sales gosses, il ne leur restera qu'un mot : "Abulkasem", qu'ils vont utiliser et détourner de mille façons : "...va abulkasemmer quelqu'un d'autre"... etc.
Mais le mot devenu expression courante va s'échapper du petit cercle. A la suite de divers malentendus et rencontres, il va voyager, personnifier différents êtres-symboles et puis "grâce" à sa consonnance exotique, devenir le nom suspect "d'un étranger", puis "du Terroriste". C'est alors qu'il sera question d'une autre invasion, celle, bien plus insidieuse et moins inoffensive, de la Rumeur alimentant le "petit racisme ordinaire" et les peurs qu'il engendre... jusqu'à aboutir à ce que "la Menace" prise au sérieux, cela provoque de graves réactions en haut lieu.
L'ensemble du spectacle paraitra quelque peu décousu car défileront dans un rythme haché et inégal, avec des passages à vide, des scènes et des vidéos, des digressions et des monologues, où on raconte plus qu'on ne vit, des actions que d'autres exécutent. Avec un Olivier Coyette au four et au moulin (mise en scène et interprétation), et malgré l'assistanat de Marguerite Topiol, avec une scénographie sans inventivité et un décor grisâtre dans tous les sens, la sauce drôle-amère ne prend pas vraiment. Riton Liebman a beau essayer de mettre de l'ambiance, on reste sur sa faim d"'impertinence" comme promis dans l'accroche du spectacle.
Un des meilleurs moments d'humour noir où l'on se sent vraiment interpellé est celui où (un des prétendus) Abulkasem "bénéficie" d'une traduction de plus en plus dévoyée d'une simple déclaration d'identité.
On salue l'arrivée de deux nouveaux venus sur nos bel(g)es scènes : Fabien Magry et Nathalie Rozanes, mais une distribution (encore) plus jeune aurait peut-être été mieux adaptée pour provoquer le choc attendu ? Le monologue final, qui est l'idée de départ pour l'auteur, évacue toute trace d'humour, même "noir de noir", et fait basculer dans l'horrible fait-divers. A ne pas rater pour le côté "politique" : le générique vidéo final que beaucoup auront zappé, car venant après les traditionnels "saluts".
Le déclic initial : une pièce classique suédoise qui parle d'un Abulkasem devenu archétype du "traître arabe"...
Il n'est pas inutile pour le spectateur d'avoir quelques infos au préalable, notamment pour saisir tout le sel des diverses allusions et assertions comme le Suédois=un bloc de marbre et son pays=du genre conservateur, et donc savoir que Jonas Hassen Khemiri est ce qu'on appelle chez nous "un jeune issu de double culture", Suédois par sa mère, Tunisien par son père.
Quant à la pièce-prétexte -"Signora Luna" de Carl J.L. Almqvist, (important et prolixe écrivain romantique suédois)-, elle met en scène Abulkasem Ali Moharrem, un pirate arabe qui après avoir débarqué en Italie et séduit la belle Signora Luna, voulut l'abandonner pour retourner à son harem mais arrêté, emprisonné, surveillé, il deviendra symbole de la faute, de la trahison d'un Arabe. Invasion-évasion... et si on se délivrait, enfin, des clichés ?
Suzane VANINA, Bruxelles











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