Avec sa sensibilité très personnelle, Joël Pommerat a écrit et mis en scène une transformation du célèbre conte pour nous en offrir une interprétation étonnante. Si l’essentiel de la structure narrative s’y trouve, le comportement des personnages prend d’autres dimensions. D’où une vision très actuelle.
Certes la marâtre reste une infâme mégère et ses deux filles des pestes égocentriques. Mais leur bêtise est insondable et leur soif de paraître plutôt tendance, au point d’envisager la chirurgie esthétique. Cendrillon (Sandra, surnommée Cendrier par ses demi-sœurs) est une gamine volontaire au point de sembler rebelle ; elle demeure inébranlable dans le serment tacite qu’elle fit à sa mère sur son lit de mort.
Le père se révèle mollasson, flexible, malléable, bref inexistant. La fée a tout d’une SDF et le prince n’a de charmant que le nom, enfermé qu’il est, lui aussi, dans une relation posthume obsessionnelle avec sa défunte maman. Pour le reste, chacun découvrira ce que les éléments originels de l’histoire sont devenus : corvées ménagères de Cendrillon, chaussure perdue lors du bal, happy end…
Les distorsions apportées par Pommerat prennent sens à travers le jeu subtil des comédiens, l’utilisation magistrale de l’espace scénique, l’usage non ostentatoire de moyens vidéo pour rendre mouvants les décors et fantomatiques les reflets des personnages. Les éclairages d’Eric Soyer savent susciter les ambiances glauques de certains épisodes, cernent les protagonistes et les lieux de manière aussi cinématographique que le nécessite la brièveté des séquences.
Car chaque moment est bref. Chaque scène se fond, fluide, dans la suivante et chaque fois, du noir, surgit, par magie, un nouvel endroit, une nouvelle atmosphère. Un émerveillement constant. Quant à l’interprétation, elle s’avère sans outrance, même dans la caricature. Rien n’est superflu mais tout est nécessaire dans les mots ou les gestes que la distribution, sans exception, affirme avec conviction. Nous sommes dans l’évidence.

Un miroir de vie
Cependant, la représentation n’est pas simpliste. Elle recèle de nombreuses pistes qui vont au-delà du conte traditionnel. Le rapport des enfants à la mort est très fort. Le poids des incertitudes du langage pèse sur l’existence et culpabilise. Ainsi de la promesse faite par Cendrillon qui a mal compris les dernières paroles de sa génitrice ; ou du prince qui se laisse berner par les mensonges de son père se refusant à lui expliquer qu’il est orphelin.
Car les paroles sont porteuses de communication et celui qui les reçoit les déforme inévitablement. D’où les malentendus qui, comme pour Sandra et l’héritier du trône, ont parfois une influence prégnante sur le comportement. De même, les mots sont porteurs de rêves et d’imaginaire. Les prendre pour réalité met en déséquilibre par rapport au réel.
C’est le cas pour la jeune fille autant que pour sa belle-mère, ses pimbêches de sœurs et même pour son paternel. Pour la voix off de la narratrice, ils se sont dissociés de son corps et, pour son porte-parole (si on peut dire), ils se traduisent en un langage gestuel codé dont on ne possède pas la clé.
Il y aurait encore bien à dire sur le contenu riche de cette représentation. Entre autres sur ses jeux de miroir, de reflets, de dédoublement des êtres, les vitres en tant que transparence mais aussi obstacles entre ceux qui se trouvent de chaque côté. Puis aussi à propos de la fin qui montre que si les amours durent rarement longtemps, les liens affectifs sont susceptibles de se perpétuer. Qui montre, en un mouvement visuel presque vertigineux, que vivre est parcourir sans cesse un chemin jusqu’à la fin.
Michel VOITURIER, Bruxelles











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