Publié le 13 octobre 2011
Que peuvent bien se dire un musulman pratiquant et anti-américain et un pro-américain pratiquement musulman, obligés à un tête-à-tête permanent surveillé ? Et surtout comment un spectacle choc, mais drôle, peut-il en résulter !

Dans le noir, un homme vocifère, une lampe torche à la main :"Lumière" ! Et la lumière fuse. Elle découvre un militaire, un G.I., qui après avoir arpenté les quatre côtés de ce qui ressemble à un grand bac à sable, monte à l'échelle d'un promontoire s'apparentant à celui des arbitres de tennis. Il va nous expliquer (en anglais surtitré) pourquoi il en a eu assez de la vie civile.

Sur le sable, deux fauteuils de toile attendent les 'vacanciers' : un berger, Salin, qui nous parlera des chères chèvres qu'il a dû abandonner, et en même temps, pourtant, de sa fascination pour les bienfaits de la vie à l'américaine.

L'autre homme, Mehdi, plus réticent à tâter de la chaise longue, des Ray Ban et de la crème solaire, accompagne mécaniquement le militaire aux percussions. C'est que celui-ci se révèle aussi excellent bassiste, dans la musique qu'il impose. Et pour cause puisqu'il n'est autre que le musicien Dr Dass ("Dub Collossus").

Après un moment, Salin lassé de soliloquer, ira asticoter Mehdi, essayant de le rallier à ses idéaux. Il y aura échange musclé d'opinions, auquel mettra fin de la même façon, le G.I. leur chef d'orchestre-maton. Il proposera, outre quelques coups et gifles, de livrer Salin à une rafraîchissante petite séance de "waterboarding" en utilisant sa "freebox"(!) de vacancier-résident de "Gitmo", le petit nom familier de JTF-GTMO ("Joint Task Force Guantanamo").

Salin (Mourade Zeguendi, le "Mounir" du film "Les Barons"), inoffensif paysan afghan et Mehdi, d'origine belge (Zouzou Ben Chikha, acteur flamand), qui a joué la petite provoc' imbécile sur le net, sont emprisonnés par erreur. Non pas prisonniers politiques de toute manière, mais "ennemis combattants illégaux".

Le traitement inhumain d'une chaise qui se prenait pour une arme fera figure de symbole et il y aura d'autres clins d'oeil car nous sommes à Guantanamouk et, on l'aura compris, dans l'humour noir de noir des plus grinçants.

Après cette partie "expression polie de désespoir", seront projetées des images bien réelles celles-là, un document noir et blanc : le témoignage anonyme d'un ex-détenu sur les "techniques alternatives d'interrogatoire" et les conditions de sa détention (il s'agit vraisemblablement du plus vieux, dur, insalubre des camps :"X-Ray", sorte de grand chenil, entrelac de cages de 1,80 m x 2,40 m, grillagées sur trois côtés, surmontées à 0,30 m de tôle ondulée, et pourvues de deux seaux en plastic transparent). 

Alors que Mehdi, délaissant ses "beats" monotones, interviendra à la trompette rageuse, on reviendra à la scène avec une interpellation ravageuse de Salin sous forme de "Merci à... " Dick Cheney, Donald Rumsfeld et autres personnalités politiques qui ont laissé faire, cautionné, encouragé, caché, Guantànamo.

Pirouette finale : un échange d'idées trilingue (anglais, français, néerlandais), comme improvisé par les trois acteurs assis face public, traductions prétendûment fidèles, à vif et en temps réel...

Des styles variés

Il y a donc des parties différentes dans ce spectacle : la dérision, la protestation, le témoignage, le débat. Et sans pour cela verser dans l'antiaméricanisme primaire, en se ralliant à un consensus évident général et en débordant du sujet en finale. Car le titre - la déclinaison "mouk"(mère) qui généralement associé à un autre terme est injurieux en arabe - les personnages et leurs interprètes, auraient pu laisser penser à quelque bushien de la dernière heure que "satan lui-même était parmi nous"...

Entre autres thèmes abordés, l'idée (récurrente) de "comment faire du théâtre politique", montrer l'inmontrable et le choquant ; nos différences de perception des faits suivant nos angles de vue avec, en cause, cette notion qui, décidément, a l'air de circuler sur les scènes en ce moment : "l'engagement".

Les co-auteurs, déjà complices pour "Les Barons", sont Laurent Brandebourger et le réalisateur Nabil Ben Yadir dont c'est la première mise en scène pour le théâtre. S'ils ont fait le choix de partir d'un rire féroce d'abord avant de terminer sur une petite conversation entre acteurs-partenaires qui se poussent à la réflexion, c'est afin aussi de susciter la nôtre (et pourquoi pas en direct), qui sommes au courant des dérives - "torture memos",  révélations de "secret defense" -  de la guerre contre le terrorisme chère à l'administration Bush.

Suzane VANINA, Bruxelles

Guantanamouk
Bruxelles - Belgique Du 07/10/2011 au 14/10/2011 à Du Ma au Sa : 20 h 30 - Di : 15 h - Ma : 12 h 30 KVS Box Quai aux Pierres de Taille, 9 Téléphone : +32(0)2 2101112. Site du théâtre

Réserver   Mons - Belgique Du 31/01/2012 au 02/02/2012 à 20h Le Manège 1 rue des Passages Téléphone : 32 (0) 65 39 59 39 . Site du théâtre Réserver  

Guantanamouk

de Nabil Ben Yadir, Laurent Brandenbourger

comédie politique Théâtre
Mise en scène : Nabil Ben Yadir
 
Avec : Zouzou Ben Chikha, Mourade Zeguendi, Dr Das

Collaboration texte, scénographie : Zouzou Ben Chikha, Mourade Zeguendi, Dr Das

Dramaturgie : Ivo Kuyl

Traductions NL/EN FR, surtitrages : Els Lauriks, Inge Floré, Chaïma Tahiri, Miles Translations

Musique : Dr Das

Lumière : Geert Drobé

Technique : Steven Lorie, Geert Drobé

Durée : 1 h Photo : © Bart Grietens  

Création, coproduction : KVS (Brussel), "Union Suspecte", LeManège.Mons

"Souvenirs de la maison des morts" : cela s'appelait bagne, goulag ou plutôt "maison de force" par Dostoïevsky, en 1855. Il y faisait glacial en Sibérie. Ceux qu'on nommait forçats trouvaient la force de chanter : "On ne nous voit pas derrière les murailles/Ni comme nous vivons ici..." etc.

Aujourd'hui, le nom du régime et du lieu suffit : Guantanamo. Amnesty International a usé de l'expression "goulag de notre époque", a rappelé que la notion de "guerre contre le terrorisme" n'est pas un terme juridique en droit international. Une chaleur torride règne à Cuba, dans cette enclave américaine, Guantanamo Bay, qui, depuis 2002, a vu s'établir plusieurs camps dont le Camp Justice en 2007. Pas de chants, ceux qui sont qualifiés de"terroristes" ont les cordes vocales brisées, comme le reste. Nous sommes au 21ème siècle.