Critique - Théâtre - Avignon
Sang & Roses. Le Chant de Jeanne et Gilles
La pucelle et son miroir
Par Jean-Pierre BOURCIER
Le jugement du rôle des 'puissants' est ici radical, sans appel. Qu'ils relèvent des autorités religieuses ou du pouvoir politique (ici royal, nous sommes au XVème siècle). L'intérêt financier se conjugue avec l'intérêt personnel ou familial. Les chemins vers la sainteté sont pavés d'hallucinations, de jeux entre diable et bon dieu. Ce « Sang & Roses », s'appuie sur un texte d'une grande puissance d'évocation écrit par l'écrivain belge Tom Lanoye. Le résultat est sans ambiguïté : ce spectacle est remarquable.
Ce que met en scène Guy Cassiers, ce sont des chants d'amour, de violence, de trahisons et de déshonneurs. Il suit la construction en miroir de la pièce. D'abord, l'aventure de Jeanne (qui n'est pas encore d'Arc) depuis son arrivée auprès de la cour royale -la Reine, le Dauphin...- et les militaires qui peinent à reprendre Orléans aux Anglais. Et voilà une première rencontre avec Gilles (de Rais), vite troublé par cette belle jeune femme qui veut combattre et prendre les armures... d'un homme. On sait la suite, la prise d'Orléans, le couronnement du Dauphin à Reims, sa connivence avec le puissant noble Gilles, le lâchage de la 'pucelle' finalement livrée aux Anglais, le bûcher à Rouen. Et puis l'on suit les aventures de Gilles en ses domaines, sa rencontre avec le jeune et beau Francesco Prelati « un homme de Dieu », un moine qui aime séduire... et suivra Gilles dans ses atroces aventures meurtrières sur des jeunes gens.
La comédienne Abke Haring tient les deux rôles, Jeanne et Prelati. Le trouble ne fait qu'exciter notre attention. Cette présence amplifie le choc de deux parcours humains a priori contraire mais qui, finalement, se croisent symboliquement : la sainteté de l'un(e) qui, après la guerre et ses morts, est accusée de sorcellerie ; la perversion de l'autre qui, gueule d'ange, pousse à des tueries !
La scénographie joue énormément sur la représentation imagée -presque toujours- de ce qui se passe sur la scène. Les jeux de lumière sont fascinants. Images d'intérieur par des cadrages magnifiques sur des écrans amovibles alors que l'ambiance générale baigne plutôt dans le crépuscule. On voit alors des personnages dans une salle d'un château ou au milieu d'une forêt. Images en plans rapprochés sur les comédiens ajoutant de l'intimité à leurs états d'âme alors que leurs voix, sonorisées, nous entraînent parfois dans leurs confidences.
Un énorme panneau d'écran couvre le mur de la cour d'Honneur. Il renvoie pendant un certain temps le reflet gigantesque des combats de conscience. Certes on pourrait presque se croire au cinéma. Mais les comédiens, impeccables, ne nous lâchent pas. Ni les chants du Collegium Vocale Gent qui font entendre, depuis la scène où le groupe circule, « Les voix (Jeanne) » et « Les démons (Gilles) ». Comme si dieu et diable jouaient à nous troubler.
Jean-Pierre BOURCIER, Avignon










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