Critique - Théâtre - Avignon In
Au moins j’aurai laissé un beau cadavre
Surtout un fabuleux bordel
Par Michel VOITURIER
Dès le prologue, il était clair que tout se passerait dans l’artifice. En effet, le public se voyait accueilli par un chauffeur de salle, façon très télé, qui faisait monter sur scène des gens afin de les manipuler de sorte qu’ils aient l’air de s’amuser et de montrer leur bonheur d’être là. Le reste de la réalisation allait être à la hauteur de cette première mini-provocation.
Macaigne a décidé d’accumuler un maximum de pratiques supposées choquer les spectateurs. Son anthologie des poncifs du genre est remarquable. Du théâtre de la cruauté d’Artaud jusqu’aux utilisations du sang par Jan Fabre et aux excentricités des performeurs en passant par le Living Theater, tout ce qui a été mis sur scène afin de susciter des réactions furieuses se retrouve ici. Cet aspect catalogue constituant sans doute la seule nouveauté de ce théâtre-là.
Qu’on en juge ! D’abord, les voix vociférantes, les accumulations innombrables de « merde », « ta gueule » et autres grossièretés langagières si familières qui ne font plus guère frémir les oreilles. Ensuite le comique de répétition emprunté au burlesque des films muets : en guise de tarte à la crème, le bain de boue dans la fosse du cimetière où quasi tous les personnages vont patauger au moins une fois, ce qui est sensé provoquer l’hilarité au-delà des trois premiers rangs éclaboussés.
Ajoutons-y les déshabillages successifs, les entrées et sorties nudistes, les coïts plus ou moins interrompus tant dans la gadoue qu’ailleurs. Plus des traversées de gradins au galop, de haut en bas et de bas en haut, avec çà et là passages dans les rangs du public. Plus le grand foutoir d’objets jetés, cassés, malmenés sur le plateau peu à peu transformé en dépotoir municipal même pas clandestin.
Mais le fin du fin, c’est la surenchère de la consommation d’hémoglobine. Chacun, ou presque, se verse au moins une fois quelques décilitres de sang sur le corps ou le costume. Et la grande scène du massacre voit un casier entier de bouteilles déversées, lancées, explosées sous un rythme crescendo de hurlements de fureur. Bref, il y en aurait bien d’autres à rajouter, notamment sur l’usage du grotesque.

Bien du bruit pour peu
Que reste-t-il de ce bruit et de cette fureur ? Une prestation de comédiens engagés à fond dans leur interprétation. Deux ou trois monologues au texte fort prenant soudain un sens aigu au cours d’un silence plutôt rare. Quelques répliques faisant mouche comme celle de ce cabot retrouvant la Mlle Julie de Strinberg sous forme de squelette. Bien peu pour un spectacle si interminablement long.
Si le jeune théâtre français réputé vouloir apporter un sang (!) neuf à un art qui n’a jamais cessé de se renouveler consiste en un foutoir scénique à la manière du « Raclette » des Chiens de Navarre, de l’« Oncle Gourdin » de la Cie du Zerep et de ce cadavre-ci, où donc est la nouveauté, la novation, la révolution, la résurrection ? Il est vrai qu’une enseigne lumineuse au sommet du décor affirmait : « Il n’y aura pas de miracle ici ». Nous étions prévenus.
Michel VOITURIER, Avignon














