Entre Jean-Claude Gallotta et le Théâtre de la Ville, l'idylle dure depuis trente ans exactement (« Ulysse », 1981). C'est un spectacle de ces années années-là, « Daphnis é Chloé » (1982), que recrée aujourd'hui le chorégraphe grenoblois au Théâtre des Abbesses, annexé entre-temps. A l'époque, il participait lui-même au trio mythologique composé du couple de bergers protégés par le dieu Pan. Aujourd'hui, Gallotta n'y est plus, mais il se souvient de cette époque dans un prologue commandé par le théâtre parisien. Un solo dansé par lui-même et dont le titre dit assez la nécessité pour lui de continuer, d'une manière ou d'une autre : « Faut qu'je danse !».
Avec le minimalisme de décors, de costumes, d'éclairages qui l'a toujours caractérisé, Gallotta apparaît tel un faune sur scène et esquisse quelques pas à la gaucherie cocasse, marmonnant des sortes de litanies, se rassurant en italien « Tutto bene !». De temps à autre, il s'arrête, et lit ses notes, des souvenirs sur un lutrin (« parce que je ne sais pas apprendre par coeur », avoue-t-il dans le programme). La création au Festival d'Avignon de « Daphnis é Chloé », la première annulée au dernier moment au Théâtre de la Ville pour cause de blessure, la rencontre avec Hervé Guibert... tout revient en nostalgique. Et Gallotta de repartir battre la campagne, « Faut que j'danse ! ». A soixante ans, l'homme n'a rien perdu de sa fraicheur, de sa candeur même.
Mais foin de paroles, le chorégraphe s’éclipse et on passe aux actes. Déboulent les deux protagonistes de « Daphnis é Chloé ». Et l'on comprend dans le titre le « é » qui en Italien signifie « est ». Il est en effet question de fusion amoureuse dans ce duo en noir et blanc à la beauté méditerranéenne. Elle, Francesca Ziviani, peau mate et longue chevelure brune partie prenante de sa danse. Lui, Sébastien Ledig, crinière crépue à la Pasolini. Faute de disponibilité, le pianiste Henry Torgue n'est plus présent sur scène, mais sa musique enregistrée résonne en sarabande formidablement rythmée. Avec parfois des accents de clavecin XVIIIème, venus de Bach. Et, un écho du morceau composé par Ravel sur le même thème pour les Ballets russes.
Lorsque le Dieu Pan paraît en poussant ses feulements de plaisir, c'est toute la puissance poétique de la mythologie qui fond sur scène. Le dieu des bergers et de la nature n'est pas affublé de ses attributs traditionnels, les cornes et les pattes de bouc. Mais Nicolas Diguet qui l'incarne a la vitalité et la grâce sauvage du dieu mi-homme mi-bête auquel nul humain ne saurait résister. Surtout pas le spectateur du Théâtre des Abbesses qui ressort ébloui de ce spectacle énergétique à la vitalité ir-re-sis-tible.
Noël TINAZZI, Paris










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