Dès leur entrée dans la salle, les gens savent que la lumière jouera un rôle capital durant cette représentation. Les projecteurs sculptent l’espace de l’âge tendre constitué par un bric à brac évoquant l’atelier de menuiserie paternel dans lequel évolue le personnage enfant et l’espace du présent qu’arpente le personnage adulte. Les plages lumineuses captent des aires en s’y focalisant en faisceau croisés ; les éclairages rasant donnent des ombres particulières et soulignent la pénombre environnante.
Dès l’entrée dans la salle, le public sait, suivant des yeux la déambulation silencieuse d'une femme, que la présence physique des comédiennes sera essentielle pour habiter un univers, pour transmettre les tensions qui s’expriment entre une enfance secouée et une existence désappointante de grande personne, entre les rébellions de la jeunesse et les servitudes de l’âge adulte.
Dès les premières paroles prononcées, le spectateur sait que la langue sera dense, claire et drue. Que les mots seront justes et sonneront directement aux oreilles. Qu’ils seront à la fois réalistes et poétiques. Qu’ils serviront au mieux des évolutions intérieures, des tiraillements, des conflits de générations.
Deux monologues défilent, s’entrecroisent, divergent, dialoguent parfois comme par hasard avant de repartir en parallèle. Une unique personne s’incarne en deux interprètes ; l’une pour l’enfance, l’autre pour l’adulte. La première pétulante, nerveuse, enthousiaste, spontanée, rêveuse ; la seconde fatiguée par le travail et la famille, prisonnière des apparences à sauvegarder, nostalgique des espoirs écornés.

Consoler sa jeunesse perdue
Petite, Hêtre, orpheline d'une mère francophone, vit auprès d'un père qui égrène ses jurons en flamand. Elle s’imagine une carrière de chanteuse internationale. Elle joue cela en prenant un marteau imaginé micro. En guise de transition spatiotemporelle, elle le passe à Hêtre, grande, devenue libraire de gare, mariée, mère de famille.
Le fantasme s’est terni. Il a été dévoré par les leçons et l’exemple du papa : il faut travailler sans cesse, il ne faut surtout pas dépendre des services sociaux et qu’il ne faut assurément jamais revenir en arrière. Mais se retrouver face à face avec « son enfance en chair et en os » met à jour les blessures de jeunesse quand les aînés ne prennent pas les cadets au sérieux, quand la faillite du menuisier rend la vie précaire et quand son suicide bascule dans le tragique.
Cela accentue les déconvenues de l’existence banale d’un présent saturé par un travail peu épanouissant, par un conjoint inapte à rendre l’autre heureuse. Cela se concrétise par des peurs irrationnelles, des phobies et une culpabilisation douloureuses.
Efficace et sobre, la mise en scène de l’auteure est servie par deux excellentes comédiennes, Muriel Legrand (la Femme) et Charlotte Villalonga (l’Enfant). La retenue de la première, la vivacité de la seconde expriment avec justesse et une force maîtrisée les sentiments qui animent Hêtre. Au-delà d’un portrait psychologique, cette œuvre trace celui d’une société, d’une traque d’identité à travers des espaces d’ombres et de lumières jaillies ça et là comme ces éclats de soleil qui, passant par les lucarnes d’un grenier, parsèment l’espace de rais lumineux dans lesquels virevolte la poussière du passé.
Michel VOITURIER, Bruxelles












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