Shun-kin
Publié le 22 novembre 2010
Le metteur en scène britannique Simon McBurney adapte magnifiquement une nouvelle du japonais Jun'ichiro Tanizaki. "Shun-kin" ou l'histoire cruelle de cette belle et aveugle joueuse de Shamisen, et de son domestique Sasuke. Une adaptation qui traverse les siècles et bouleverse les spectateurs.

D'abord Yoshi Oïda, longtemps compagnon de route des spectacles de Peter Brook, introduit sur la scène du théâtre de La Ville cette pièce adaptée d'une nouvelle de Jun'ichiro Tanizaki. Il évoque un passé, un peu comme s'il s'agissait de son histoire à lui, depuis sa naissance dans les années 1930, au moment où l'auteur Tanizaki écrivait l'histoire de « Shun-kin ». Il nous embarque donc dans le 20ème siècle, mais aussi dans le 19ème puisque l'auteur du célèbre « Eloge de l'ombre » inscrit son héroïne Shun-kin dans cette ère du Meiji (fin du 19è-début du 20è) marquée par l'ouverture du Japon à la modernité, qui voit la ville de Edo rebaptisée Tokyo. Mais le 21è siècle est également présent avec la présence d'une technicienne radio qui avance sur la scène comme téléguidée ou poussée par des bras invisibles, assise derrière un bureau 'bourré' d'électronique. Elle explique notamment à son ami, à l'autre au bout de son téléphone portable, qu'elle va enregistrer le spectacle ! Belle entrée en matière et surprenant décalage.

Dès ces premiers indices, le plateau du théâtre devient magique, partagé entre divers univers, entre la maison de papier et les dernières technologies de communication. Un magnifique jeu d'ombres et de lumières, parfois traversé par le son des bambous que l'on cogne, se développe. La jeune et très belle Shun-kin est d'abord une marionnette manipulée à vue (le bunraku) par des femmes. Elle devient aveugle à 9 ans. D'une famille aisée, elle apprend à jouer du shamisen, un luth à trois cordes fortement apprécié des geishas. Pour toutes ses activités, elle dispose d'un domestique légèrement plus âgé qu'elle, Sasuke, un employé de son père.

Entre les deux jeunes gens les passions vont prendre de l'ampleur. Mais pas forcément sur les mêmes registres. Sasuke qui, en cachette, apprend à jouer du shamisen, devient quasiment son esclave. On n'en dit pas plus mais Shun-kin ne cesse de le tourmenter, de le torturer physiquement. Il y a du rapport sadomasochiste entre eux qui s'amplifie. En devenant adulte, le personnage de celle qui est devenue une grande joueuse de shamisen est réellement incarnée par une comédienne. Ce qui amplifie encore plus le sens et l'importance du sacrifice qui finit par arriver.

Il y a une évidence dans la mise en scène de McBurney qui glisse dans cette pièce quelques éléments de l'« Eloge de l'ombre » : tout semble maîtrisé (du jeu des acteurs jusqu'aux jeux de lumières) pour faire de ce théâtre où la cruauté atteint des sommets, un rituel d'amour-passion d'une telle beauté et intelligence qu'il bouleverse.

Jean-Pierre BOURCIER, Paris

Paris Du 18/11/2010 au 23/11/2010 Théatre de la ville 2 place Châtelet, 75004 Paris Téléphone : 01 42 74 22 77. Site du théâtre  

Shun-kin

de Jun'ichiro Tanizaki

Théâtre
Mise en scène : Simon McBurney
 
Avec : Karo Aso, Songha Cho, Eri Fukatsu, Honjo Hiderato, Kentaro Mizuki, Yasuyo Mochizuki, Yoshi Oida, Nigoshichi Shimouma, Keitoku Takada, Ryoko Tateishi, Junko Uchida

Composition musicale : Honjoh Hidetaro

Décor : Merle Hensel & Rumi Matsui

Lumières : Paul Anderson

Son : Gareth Fry

Projection : Finn Ross

Costumes : Christina Cunningham

Marionnettes : Blind Summit Theater

Assistante à la mise en scène : Kirsty Housley

Editeur : Jo Allan

Durée : 1h55 Photo : © Tsukasa Aoki, Sarah Ainslie  

Coproduction Complicité - Setagaya Public Theater - Barbicantebite09