Un nez aussi majestueux et célèbre que sa verve, le courage en porte flambeau et le romantisme en panache, Cyrano de Bergerac est sans doute l’un des personnages de la littérature théâtrale les plus hauts en couleur. Chéri pour sa bravoure et son emphase, pour la noblesse des sentiments et la finesse du propos, c’est ce Cadet de Gascogne qu’a choisi cette année de mettre en vie et scène Gilles Bouillon. Une pièce difficile tant les espaces, les lieux et les ambiances y sont multiples. Mais Bouillon s’en tire haut la main : la pièce d’Edmond Rostand y trouve toute sa dimension.
La réussite de l’ensemble revient pour une grande part à Christophe Brault, que l’on avait déjà applaudi sous la direction de Gilles Bouillon sous les traits d’un inoubliable Iago. Il nous revient dans la peau de Cyrano avec une justesse étonnante. Car Brault ne joue pas son personnage, il se met à son service et lui donne toute l’ampleur dont il a besoin. Il offre sa voix pour que Cyrano puisse "dire" ; son geste pour qu’à la fin de l’envoi, le Cadet touche. Et c’est tout le personnage qui emplit la salle. Avec un naturel et une puissance qui prouvent l’immensité du talent du comédien.

Une étonnante fluidité
Et tout va ici dans ce sens de précision, de justesse de jeu, oscillant entre retenue et splendeur. Peut-être peut-on regretter un début de pièce un peu trop académique dans le jeu. Les jeunes comédiens de la troupe ayant parfois du mal à trouver un naturel, essentiel, dans les vers de Rostand. Mais les réticences s’étiolent au fil de la pièce. Une habile scénographie permet aux lieux de se succéder sans temps mort. Les univers tantôt intimes tantôt collectifs se suivent dans une étonnante fluidité. Sans jamais sacrifier à l’unité de l’esthétique. Les ambiances sonores habillent les silences sans les alourdir ni les briser, les lumières drapent les scènes dans des effets sobres et efficaces. Et l’intrigue, pourtant connue, fige le public sur son fauteuil. Grand moment de théâtre.
Reste malgré tout l’idée persistante que Gilles Bouillon pourrait mettre son talent au service d’une littérature moins classique et plus engagée. Certes, l’œuvre de Rostand garde une certaine contemporanéité en dénonçant le paraître au détriment de l’être. Mais même si Cyrano affirme que « (l’) on ne se bat pas dans l'espoir du succès ! / Non ! non, c'est bien plus beau lorsque c'est inutile ! », le théâtre est un lieu de rencontre et de débat. Un brin de subversion rendrait la chose plus grande…
Karine PROST, Tours













