Un gars (Rolando), deux filles (Paula, Maria) : trois jeunes gens. Ils vivent en Roumanie après la dictature de Ceausescu. Ils auraient pu vivre ailleurs, en un pays occidental qui offre à la consommation tout et tout de suite à ceux qui ont les moyens de se le payer. Ils vivotent dans un boulot monotone, effectuent de petites activités semi-marginales ou chôment. Ils ont entre 27 et 22 ans, s’ennuient profondément, intrinsèquement, chacun de son côté.
Jusqu’au jour où, dans le tumulte d’une discothèque, accoudés au bar, ils décident d’en finir avec cette vacuité insupportable. Le hasard de leur rencontre les soude irrévocablement. Alors que seuls leur âge et leur dégoût de la futilité de leur existence les rapproche, le fait d’avoir un objectif commun suffit à les métamorphoser en trio infernal.
L’idée, c’est de mettre en application cette boutade récurrente d’avant la chute du régime communiste : « Et surtout, que le dernier qui quitte le pays n’oublie pas d’éteindre la lumière ! ». Alors, c’est décidé, ils erreront de dancing en dancing pour, en pleine soirée dansante, couper l’alimentation électrique et provoquer la panique chez les fêtards abrutis de décibels, d’alcool et de stupéfiants.
Ce terrorisme de l’obscurité réussit au-delà de leurs espérances. Il devient leur dopamine permanente. L’impunité les mène à l’escalade. Ils rêvent de saboter la transmission des chaînes télévisuelles à une heure de grande audience. Surpris par les forces de l’ordre, ils seront ou arrêtés ou en fuite. Séparés, il ne leur reste qu’à espérer des retrouvailles pour remplir l’absurdité d’une vie à nouveau dénuée de sens et de valeurs.

Une cavale sans répit
Les jeunes comédiens (Chloé André, Mounya Boudiaf, Jonathan Heckel) qui se sont emparés de ce texte de Gianina Cãrbunariu jouent dans une tension permanente et une ardeur sans faille. Ils sont habités par leur rôle autant qu’eux-mêmes l’habitent. Seul léger bémol, que les acteurs atténueront sans nul doute au fil des représentations : lors des accélérations du débit des mots, une tendance à relâcher l’articulation, et lors des montées en puissance des voix sous l’effet des révoltes et des peurs, une tendance à saturer jusqu’à l’inaudible.
Portés par une écriture nerveuse, ils dépassent l’aspect psychologique de leurs personnages pour aboutir à la concrétisation symbolique d’une génération engluée dans une société qui a remplacé l’amour par le sexe, le plaisir par l’addiction, la créativité par le profit, l’altérité par la standardisation, la spiritualité par la monnaie. C’est leur engagement dans une œuvre qui crie un désespoir fondamental.
La mise en scène de Caroline Mounier orchestre cette histoire sur un rythme forcené. Cette cavale extravagante cavalcade au galop. Le travail sur l’obscurité d’où surgissent les protagonistes, visages éclairés en contre-plongée par des lampes de poche, renforce l’impression qu’une obsession purement mentale a remplacé le corps sensuel. Leurs invisibles déplacements dans l’espace ténébreux télescopent les perceptions spatiales et temporelles. L’absence quasi totale de décor renforce la notion d’universalité du propos.
Mounier est parvenue à faire converger des soliloques divergents en dialogues. Elle a agité des pantins tout en leur accordant assez d’épaisseur humaine en vue de toucher le public. Au point d’interpeller autant que par une étude sociologique.
Michel VOITURIER, Lille










sur DailyMotion


