Critique - Jeune Public - Huy
Requiem pour un monde blessé
Mettre le théâtre sens dessus dessous
Par Michel VOITURIER
La pièce débute sur une présentation documentaire. Mais tout de suite, le sérieux de la démarche est contesté par une gestuelle artificiellement illustrative. Assez vite, le cas qui servira à la démonstration comportementale scientifique déjante comme il est fréquent dans une certaine forme de théâtre en Belgique.
Ce n’est pas vraiment du non sens, ni de l’absurde, ni de l’humour noir, pas davantage ce que l’usage populaire a pris l’habitude de désigner sous le vocable inadapté de surréalisme. C’est un décalage radical avec les apparences, avec la rationalité, avec la logique d’un récit. C’est une mise en éloignement du théâtre, de son fonctionnement, de son utilité, de sa tradition. Et en même temps, c’est une leçon de choses qui explique comment des conventions peuvent exploser et porter ainsi d’autres signes.
Les comédiens s’attribuent des rôles à jouer. Ils s’y collent avec plus ou moins de plaisir. Ils interprètent avec spontanéité ou selon les directives contraignantes de l’un d’entre eux. Alors, ils changent de personnages, passent du présent au passé et vice-versa, poursuivent la séquence commencée dans un lieu nouveau, y introduisent des protagonistes inattendus. Des objets symbolisent des êtres induisant une autre dimension aux images et aux significations. Avec des séquences sublimes comme cette marche de deux doigts gantés résumant l’humiliation publique d’un gamin par ses parents.
Cette succession d’actions et de paroles évoque à chacun des souvenirs de vie. Surtout ceux où la cruauté, la violence, l’exaspération ont provoqué ou traduit des frustrations : conduites des adultes vis-à-vis des enfants en vue de leur inculquer une éducation normative ; relations entre tenants d’un pouvoir et démunis soumis à l’arbitraire ; écart entre la conduite face à autrui et la misère psychologique intérieure…

Un foisonnement de mots et d’idées
Layla Nabulsi a écrit ses dialogues sur plusieurs degrés. Celui d’une langue musicale dans laquelle les échos sonores se répondent. Celui de l’intertextualité avec des emprunts, signalés ou insérés, à Lecomte de Lisle, Rimbaud, Aragon, Hismet ou Siefert. Celui des niveaux de langage étalés entre le châtié de la prétendue haute société et la vulgarité la plus plate via le codé des spécialistes d’une science ou d’une technique. Le jeu des acteurs explore des registres multiples, de la sobriété à l’enfance, du naturel au maniéré, du doux à la fureur.
Cette densité complexe fonctionne bien durant un moment. Le brassage des mots, des situations entraîne le spectateur vers et dans un grand délire jubilatoire croissant. Au bout d’un moment, une certaine lassitude s’installe. Trop d’éléments se télescopent. Trop d’événements s’entremêlent comme si l’auteure était prise au sein du vertige qui emporte personnages, phrases, gestuelle. C’est un peu trop long, un peu trop dispersé par un désir d’en remettre sans aller nécessairement plus loin.
Dommage ! La démonstration d’un théâtre mis en abîme, d’un parcours de pensée enrichi par ses complexités et ses paradoxes est un objet créatif passionnant. La concrétisation scénique d’une divagation réjouissante par des comédiens généreux et totalement impliqués donne du plaisir. Mais tel un plat trop riche, épicé à outrance, l’ensemble finit par ne plus avoir de goût voire à devenir indigeste.
Michel VOITURIER, envoyé spécial à Huy









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