La Belgique qui compte trois régions (francophone, néerlandophone, germanophone) possède depuis 1980 une troupe pour la jeunesse de langue germanique, le Théâtre Agora, bilingue puisqu’il joue alternativement en allemand et en français. Son directeur fondateur, Marcel Cremer (1955-2009), « confronté aux frontières des États, aux frontières linguistiques », en a écrit le répertoire et assuré les mises en scène, en un lieu, celui des « Indiens belges », où « l’Allemagne est à 3 kilomètres, le Luxembourg à 5 kilomètres, la Wallonie à 7 kilomètres, la Hollande à une petite trentaine de kilomètres ».
Un théâtre biographique
Ses 36 réalisations ont marqué le théâtre jeune public en Belgique et à l’étranger. L’homme n’est plus là. Son œuvre demeure et sa compagnie poursuit le travail entrepris en créant cette année « Un Roi sans royaume ». Il s’est confié, peu avant sa mort, à Émile Lansman dans un entretien émaillé d’anecdotes, publié sous le titre « Au-delà de la ‘grande prairie’… ».
Cremer s’est servi des histoires de son enfance et de celles de ses acteurs pour engendrer des pièces de théâtre en metteur en scène plus qu’en raconteur. Il tente de « parler de ce qui n’est pas dit, de ce qui n’est pas expliqué ». Au départ d’éléments amenés par chacun s’élabore un jeu jusqu’à devenir matière à partager qui est, en quelque sorte, une « biographie des cicatrices ». Il considère ces dernières comme « des trophées, des signes positifs qui montrent qu’on vit encore ». Il affirme : « Entrer dans le processus de création, c’est replonger au fond de soi, se mettre à nu, régénérer ses forces mentales, se retrouver, voire se recréer soi-même, renaître… ».
Marqué par le destin de sa famille dans une région successivement allemande puis belge par deux fois lors des conflits mondiaux, il est de ceux qui sont en quête d’identité et de stabilité alors même que, aujourd’hui, le pays remet les siennes en question à travers les querelles communautaires. Son théâtre sera donc imprégné de l’Histoire de sa province, de la ferme éducation paternelle, de la participation de la mère à des spectacles amateurs, de ses révoltes d’adolescent contre le poids de l’Eglise.
C’est à l’Université de Liège que le théâtre devient une pratique. Elle est liée à Brecht et à l’engagement politique ainsi qu’à la découverte du Living Theater, de Kantor, de Pina Bausch et quelques autres, sans oublier une rencontre avec Heiner Müller. Il comprit alors que « Faire du théâtre, c’est devenir humain », y compris, lors des débuts, à aller jusqu'à franchir inconsidérément les barrières par besoin de provoquer, par volonté de vouloir ouvrir les gens à d’autres façons de penser, d’agir.
La suite, ce sont ces pièces écrites et montées. Ce travail de recherche d’une voie et de voix nouvelles qui, au moyen du théâtre jeune public, est devenu un théâtre tous publics. Avec ses réussites et ses échecs mais surtout avec cette seule certitude : « exprimer le monde, c’est déjà le changer ».
Un théâtre d’écriture
Des neuf pièces rassemblées dans le volume « Des oiseaux à Hamlet », il ressort une écriture singulière, un univers unique. Drôles d’oiseaux (1990) fait songer à Beckett tant par la situation que par le langage, à ceci près que c’est une allégorie de l’espoir. Coucou et Manteau ont aménagé un conteneur à immondices en habitation. Ils ne cessent de s’asticoter, de fulminer l’un contre l’autre, de ne pas savoir se passer de leur relation, de s’inventer ce qui s’est passé alors qu’il ne se passe rien. Enfermés dans le monde dans lequel ils se sont réfugiés en fonction d'une attente improbable, ils finiront par partir vers un ailleurs aussi improbable mais qui leur permet de s’envoler.
Avec Le petit prince écarlate (2000), nous entrons dans la cruauté, celle des contes mais surtout celle qui existe dans l’après, dans la suite potentielle de l’histoire. En l’occurrence, celle de Cendrillon, une reine que son mari ne reconnaît plus et délaisse car ses pieds ont gonflé et elle ne peut plus enfiler la pantoufle de vair du récit de Perrault. Le prince, son fils, même après le départ de son père refuse d’être roi et préfère devenir marchand de chaussures. Il est confronté à un fou et aux deux sœurs de sa maman, qui ont éliminé leur propre mère. Il est entraîné dans une quête d’identité sous la dominante rouge des souliers et du sang, entre besoin d’amour et usage immodéré d’un pouvoir absolu.
Autre histoire de départ, de séparation et également d’aspiration à la liberté, celle de La femme corbeau (2002). Monologue dans lequel une comédienne joue à la fois la narratrice et la protagoniste du récit, cette pièce débute par une litanie d’injures adressée à un nid vide. L’oiseau dont il est question est le compagnon du personnage : complice, partenaire, rejeton tout à la fois, indissociable quoique indépendant d’esprit et d’action. Ce couple hors norme est l’objet de la méfiance des autres envers ce qu'ils considèrent comme l’alliance d’une sorcière avec un volatile de mauvais augure. La fable, ici, est celle de l’intégration impossible, de la normalité castratrice, de relation conflictuelle de la mère et de l’enfant.
La suivante, La nuit des corbeaux (2002), est liée à la précédente. Cinq ‘femmes-corbeau’ sont en scène entourées de 75 mâles nains de jardin. Elles jouent et chantent une sorte d’oratorio poétique composé de légendes, de faits divers, de fantasmes à propos de l’ostracisme et des préjugés, des violences faites à autrui. Complainte vigoureuse de l’attachement nécessaire et du détachement inéluctable, de la vie et de la mort.
Mon premier instituteur (2004) se passe dans une école abandonnée. Deux copines de classe s’y retrouvent après des années passées dans des pays différents. Au milieu du jeu des souvenirs propres à chacune, des rivalités d’autrefois, des divagations de l’esprit se lisent des secrets de village soigneusement occultés, vestiges d’un ancrage traditionnaliste hermétique à l’innovation. Le rapport entre enfants et aïeuls raconteurs d’histoires, essentiel dans le parcours de vie de l’auteur, s’impose à la fin dans une scène choc.
Le chat-requin est retour vers un absurde à la Ionesco. Deux adultes (mais ne serait-ce pas aussi deux enfants qui jouent aux adultes pour montrer leurs contradictions ?) délirent autour de la personnalité de leur rejeton. Ils s’inventent des histoires qui deviennent des réalités insensées, insérées dans une logique décalée. C’est comique et féroce. Cela questionne sur l’enfance et sur l’âge supposé de la maturité.
Plongée dans les souvenirs de jeunesse, Le Cheval de Bleu (2006) se présente comme un faux monologue. Une femme raconte la mémoire d’un grand-père conteur et celle de la salle publique du village qui accueillait jadis toutes les festivités et les cérémonies. Elle a pour partenaire un interlocuteur qui dialogue avec elle en langage de signes au point que le jeu corporel prendra des allures de chorégraphie. Elle est en connivence avec la musique de l’orchestre local. De cette triple communication par les mots, par les gestes, par les rythmes surgit la nostalgie du passé, la joie des moments de bonheur, la magie des narrations peuplée d’imaginaire, le lien avec les objets et surtout les jouets. La vie côtoie la mort, la joie et la tristesse en une sorte de poème envahi par une multitude de chevaux de bois.
Le bon berger (2006) demeure dans l’univers des narrations. Claude Caminski collectionne les sons. Il s’en sert pour créer des fables, accompagné d’un présentateur manager qui le met en scène. Le langage est peu à peu décalé, la cohérence des historiettes aussi. L’esprit dérape, l’homme s’énerve, s’agite. Il devient évident qu’il n’est pas dans le même monde mental que nous, que sa différence en fait un créateur mais aussi une présence inquiétante pour les êtres qui s’imaginent être dans la normalité. Apprivoiser la différence imprègne cette pièce drôle et tendre, interpellante à tous niveaux.
Revisiter Shakespeare est le point de départ de Wanted Hamlet (2008), curieuse œuvre qui visite nombre de personnages de la pièce originelle en un texte haché, quasi dépourvu de didascalies. Tous les rôles se succèdent et s’entremêlent, se singularisent et se dédoublent. L’identité est une recherche permanente pour Hamlet comme pour les autres. Pêle-mêle se disent la violence et la guerre, l’enfance et l’éveil de la sexualité, les failles de l’enfance et de la famille, la soumission et l’autonomie de la langue, la folie en l’homme et la folie des hommes.
L’univers de Marcel Cremer recèle un travail sur la forme verbale, sur la transposition scénique d’un texte qu’il faut apprivoiser et s’approprier. Quête de soi, désir de liberté et d’autonomie, filiation culturelle, fissures et blessures de l’enfance, vitalité destinée à une fin inéluctable parcourent une œuvre dense, drue, sans concessions qui sait toucher l’âme et l’esprit là où on ne s’y attend pas toujours.
Michel VOITURIER, Huy










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