Le quotidien des citadins d'une métropole quelconque est chamboulé par l'apparition d'une étrange maladie. A peine le premier cas décelé, et bientôt, la rhinocérite contamine une grande partie de la population. Un à un, les habitants subissent avec résignation l'incubation de la maladie dont le principal symptôme est la métamorphose en rhinocéros.
A la stupeur et l'incrédulité succède l'acceptation générale de cette absurde épidémie. Seul Béranger refuse de se laisser déshumaniser. Il invoque les valeurs telles que l'amitié, l'amour et le respect de la personne humaine pour entraîner ses proches dans sa résistance et s'immuniser contre la monstruosité du destin dont semble se satisfaire la majorité de ses pairs.
Paradoxalement, c'est une scénographie des plus occidentales -si tant est que cela ait encore un sens- qui donne à la pièce tout son folklore. Le décor épuré, à géometrie variable, est essentiellement composé de grands panneaux amovibles translucides ou miroitants. Des cubes, mobiles eux aussi, servent alternativement de sièges et de tables de travail à des hommes en costume-cravate et des femmes en tailleur, tous affairés au profit de leur entreprise. Comme pour mieux marquer cette agitation, un percussionniste présent sur la scène réalise en direct l'habillage sonore.
Les comédiens coréens dont les répliques sont traduites en français et projetées en surtitres sur un écran placé en hauteur au centre du plateau s'illustrent tant bien que mal pour ce que l'on saisit de l'intensité avec laquelle ils interprêtent leurs rôles. Cependant, avouons-le, il est parfois difficile de suivre simultanément le texte et le jeu si bien que, par moments, on peut être tenté de s'abandonner soit à l'un soit à l'autre. C'est dommage puisque, fatalement, on y perd.
Allégorie de la vitrine
Eugène Ionesco en écrivant cette pièce avait présumablement à l'esprit les contagions idéologiques qui ont gangréné l'Europe de l'Est et plus largement, le totalitarisme et sa contamination des esprits libres. Certes, les régimes totalitaires n'ont pas tous disparu de la surface du globe. Mais quel sens y a-t-il à monter encore Rhinoéceros, plusieurs décennies après l'effondrement du bloc communiste ?
Au-délà des idéologies politiques, pour le metteur en scène, c'est à l'avènement du marché et du consumérsime -le nouveau visage du totalitarisme- que renvoie aujourd'hui, la rhinocérite qui contamine ces personnages. C'est un mal invisible mais répandu qui nous pousse à cautionner le pire au nom d'une certaine idée de notre bien-être.
Tournant déjà le dos à l'essentiel pour se focaliser sur l'apparence, les hommes de Platon, enchaînés dans leur caverne étaient alors victimes de leur ignorance. Des siècles d'accumulation de connaissances plus tard, les hommes d'Alain Timar sont toujours esclaves de l'image et prennent confusément le miroitement de ce qui brille en vitrine pour un signe de valeur. Une belle allégorie que ce Rhinocéros ! Une métaphore à savoir déchiffrer pour un humanisme à réinventer.
Idrissa SIBAILLY, Avignon









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